« Les femmes les plus intéressantes sont celles qui lient la politique et le combat pour leurs droits »

Deuxième partie de l’interview inédite de l’autrice du Deuxième Sexe. Il est question de bonheur et de sa capacité de subversion, des révoltes privées – et trop courtes –, du rôle de la lutte pour le droit à l’avortement, du machisme et de la virilité tragique, qui fait que pour Simone de Beauvoir, «les femmes sont mal parties, pour très longtemps».

Joëlle Kuntz. Dans le livre qu’il vous a consacré, [Francis] Jeanson parle de votre aptitude au bonheur. Or Sartre dit quelque part du bonheur qu’il est réactionnaire. Êtes-vous en conflit avec lui sur ce sujet ?

Simone de Beauvoir. Le bonheur, c’est un mot auquel on peut donner tant de sens: Sartre a sans doute voulu dire que miser sa vie sur le bonheur uniquement, c’est la miser sur la répétition. Le bonheur est réactionnaire s’il consiste à avoir un foyer, une femme, des enfants, à ce que rien ne change, rien ne bouge. C’est trop souvent ça l’idée du bonheur. Pour moi, j’entends par bonheur une espèce de plé­nitude, un accord avec le monde, qui n’est pas réactionnaire, même si, à partir de là, on peut en faire ce qu’on veut: un bonheur qui se referme sur soi ou au contraire une ouverture vers l’extérieur. Je pense que finale­ment, on est plus prêt à agir et à s’intéresser à d’au­tres choses qu’à soi-même quand on est, sinon heureux, du moins en accord avec soi, que quand on est malheureux, obsédé, névrosé…

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