On pensait que la pénicilline avait sauvé des vies dès 1928 : il a fallu attendre 12 ans avant qu’un seul malade en reçoive une dose.
Imaginez un instant que la solution à l’une des plus grandes menaces de l’humanité dorme dans un tiroir pendant plus d’une décennie, ignorée de tous, alors que des hommes et des femmes meurent chaque jour de blessures qu’elle aurait pu guérir en quelques heures. Ce scénario n’est pas une fiction. C’est exactement ce qui s’est produit avec la pénicilline. On aime raconter l’histoire d’un coup de génie immédiat, d’une découverte qui aurait changé la médecine du jour au lendemain. La réalité est bien plus lente, bien plus frustrante, et surtout bien plus humaine. Entre le moment où Alexander Fleming pose les yeux sur une moisissure suspecte et celui où le premier malade reçoit enfin une dose de cet antibiotique providentiel, il s’écoule douze longues années. Douze années durant lesquelles la science a eu la réponse entre les mains sans savoir comment s’en servir.
Le hasard qui n’a sauvé personne en 1928
Tout commence un matin de septembre 1928, dans un laboratoire du St Mary’s Hospital de Londres. Alexander Fleming revient de vacances et retrouve ses boîtes de culture de staphylocoques dans un état peu réjouissant : elles sont envahies par une moisissure verdâtre. Plutôt que de jeter le tout à la poubelle, comme n’importe quel chercheur agacé l’aurait fait, Fleming observe. Et ce qu’il voit va marquer l’histoire de la médecine : autour de cette moisissure, identifiée comme du Penicillium notatum, les bactéries ne se développent plus. Quelque chose dans ce champignon microscopique, probablement apporté par contamination depuis le poste de travail d’un collègue, empêche la prolifération bactérienne.
Fleming publie sa découverte en 1929. Et là, silence radio. Personne ne s’y intéresse vraiment, un peu comme une découverte similaire réalisée trente ans plus tôt à Lyon, tombée elle aussi dans l’oubli. Fleming tente bien de purifier cette substance miracle, mais le produit est instable et résiste à toutes ses tentatives. Il envoie même des souches de son champignon à qui les demande, sans qu’aucun chercheur ne parvienne à en tirer une version exploitable. La découverte est là, sous les yeux de tous, mais elle reste inutilisable.
Douze ans perdus dans les tiroirs d’un laboratoire
Ce qu’on raconte moins souvent, c’est que cette découverte majeure va littéralement prendre la poussière pendant plus d’une décennie. Fleming, faute de moyens pour stabiliser sa moisissure, finit par abandonner ses recherches sur le sujet. Ses travaux existent, ils sont publiés, mais ils ne suscitent aucun engouement dans la communauté scientifique de l’époque. Pendant ce temps, des infections banales continuent de tuer, des accouchements se compliquent mortellement, des blessures s’infectent sans qu’aucun traitement efficace ne puisse intervenir.
Il faudra attendre 1938 pour que les choses bougent enfin. Howard Florey, un pathologiste australien basé à Oxford, décide avec son équipe de reprendre les travaux de Fleming sur cette étrange action antibactérienne. À ses côtés, le biochimiste Ernst Chain apporte l’expertise nécessaire pour aller plus loin que son prédécesseur. Ensemble, ils parviennent à produire des extraits bruts de culture de Penicillium, testés avec un certain succès sur des souris. Le principe fonctionne enfin sur un modèle animal, dix ans après la découverte initiale.
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