Femmes artistes : les chiffres édifiants du sexisme

Qu’elles soient scientifiques, philosophes, écrivaines… les femmes n’ont cessé, et ne cessent encore, d’être confrontées aux inégalités de genre. Existences ignorées, œuvres invisibilisées, travaux minimisés – si ce n’est réattribués à des hommes – dans de nombreux domaines, même très présentes, il leur est difficile d’exister. C’est particulièrement le cas dans le monde de l’art, comme en fait la démonstration édifiante Anne Bourrassé, commissaire d’exposition et critique d’art, dans un essai passionnant, Les Refusées, au sous-titre évocateur : Les artistes femmes n’existent pas. Une enquête à travers le temps qui réussit haut la main le pari de s’adresser autant au milieu de l’art qu’aux non-spécialistes. Face à cet effacement, quel rôle l’Ecole peut-elle jouer ? Anne Bourrassé répond aux questions du Café pédagogique.

Le titre de votre ouvrage fait référence au Salon des Refusés, dont l’héritage, expliquez-vous, a été « déterminant dans l’Histoire ». En quoi a-t-il constitué un moment fondateur ? 

Le terme de Salon apparait en 1725 pour désigner l’exposition annuelle qui a lieu dans le Salon carré du Louvre. Ce Salon annuel devient un espace qui cristallise beaucoup d’enjeux politiques pour les artistes et notamment les artistes femmes qui sont très peu à y envoyer leurs œuvres. C’est vraiment la première exposition d’ampleur qu’on a en France et à travers elle s’organise le milieu de l’art, c’est-à-dire le principe d’exposition, de vernissage, de jury. Tout le système qui se met en place autour du Salon est notre héritage contemporain, et avec lui aussi toutes les discriminations qui en découlent.

Au fil des ans le Salon, qui a tendance à favoriser toujours les mêmes et exclure ceux qui sortent des conventions, va générer des mécontentements. Pour répondre à la colère des artistes qui ne sont pas sélectionnés, en 1863 Napoléon III crée une nouvelle exposition, le Salon des Refusés. Je n’ai trouvé aucune femme qui y ait été exposée. Elles seraient donc Les Refusées des refusés et d’une certaine manière à travers cette exposition elles se seraient construites vraiment en marge. Le titre renvoie aussi à l’idée que, plus largement dans l’histoire de l’art, et aujourd’hui dans la création contemporaine, les femmes, et les minorités de genre, sont majoritairement refusées, refusées pour leur rapport à la création, refusées pour leur art, pour leur technique…

Cette invisibilisation des femmes, cette inégalité d’accès au monde de l’art, ont-elles toujours existé en France ou se sont-elles accentuées à ce moment-là ?

Les historiennes de l’art s’accordent vraiment à dire que l’exclusion des écritures de l’histoire de l’art ont vraiment lieu autour du 19e siècle. En faisant des recherches, je suis tombée sur des écrits de Pline l’ancien qui en 77 de notre ère écrit déjà sur les artistes femmes de l’époque de la Grèce antique et romaine. En 1300 Boccace parle lui aussi des illustres femmes artistes. Donc plusieurs ouvrages dans l’histoire ont prouvé qu’on s’intéressait à elles, qu’elles avaient beaucoup de notoriété, qu’elles  réussissaient, que parfois elles réussissaient mieux que les hommes. Mais il y a eu une période, avec les fondations de notre ère contemporaine, où vraiment il y a eu consciemment une disparition, une suppression de ces femmes dans les ouvrages et dans l’histoire.

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