13 juin 2024
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Quand, où, comment naît la femme « spectatrice », au théâtre ?

Dans son étude, Les femmes aussi vont au théâtre, Les spectatrices dans l’Europe de la première modernité, Véronique Lochert démontre que la spectatrice de théâtre, bien que vue à travers les prismes du genre et des classes sociales, va se constituer en véritable public malgré de nombreux siècles de mise à l’écart ou à l’index même. C’est le récit de luttes tangibles, faites de ruses et de compromis qu’elle nous fait, nous stimulant, dès l’introduction, par cette remarque certes décevante mais prometteuse, qu’« en 2008 en France, 58 des spectateurs allant régulièrement au théâtre sont des femmes ». Il y a donc eu au cours de l’Histoire, gestation, naissance et maturation de la spectatrice.

L’accès au théâtre du public féminin

Bien que le théâtre soit un genre paradoxal, fermé aux femmes sous la domination culturelle des hommes, celui-ci met à l’honneur nombre d’héroïnes, soit en titre de l’œuvre, soit comme muses inspirantes ou comme actrices renommées. Pourtant la constitution de la spectatrice en objet d’étude est récente car le spectateur est une figure concrète, genrée et socialement marquée. Le public féminin est en voie de naître dans sa spécificité dès le xvie siècle et la modernité du concept de consommatrice du divertissement, c’est le théâtre qui va la travailler.

De l’infériorité féminine due à son hypersensibilité, les exigences théâtrales évoluent après un parcours chaotique vers une réception féminine reconnue et recherchée dans les arts de la scène. Différences de classe et combats de genre singularisent les spectatrices car le théâtre contribue lui aussi à la fabrication du statut féminin. Véronique Lochert s’appuie sur un empan chronologique de deux siècles, les xvie et xviie siècles, sur un territoire européen — France, Angleterre, Espagne et péninsule italienne —, et sur des repères historiques — de la Renaissance italienne à la Restauration anglaise, et jusqu’au seuil du Siècle des Lumières. La recherche se nourrit de sources textuelles littéraires, paralittéraires, multiples et variées, pour concrétiser la visibilité des spectatrices et souligner l’implication féminine dans la réception théâtrale.

Dans cet essai très documenté et novateur, quatre chapitres approfondissent d’une part la pratique spectatoriale des femmes et le contexte matériel et social d’un public singularisé, d’autre part ils tissent les liens réels des femmes avec les auteurs et les acteurs qui jouent les œuvres et même avec les éditeurs qui les matérialisent en spectacle. Enfin le témoignage des spectatrices existe dans toute sa pertinence, devenu essentiel lors de la critique de chaque représentation.

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