Les mille visages des femmes au Moyen Âge

L’historienne Justine Audebrand revient sur l’étude des femmes entre le VIe et le XIe siècle. Les sources, l’historiographie et les thématiques abordées révèlent un vaste champ d’analyse.

L’historienne Justine Audebrand livre une synthèse bienvenue sur l’histoire des femmes entre le VIe et le XIe siècle. Faisant feu de tout bois, elle plonge son lecteur à la fois dans la cour de l’impératrice Théophano, mais aussi au coeur du quotidien des travailleuses agricoles, des travailleuses du textile qui leur est réservé, ou encore au sein même de leur couple et de leur famille. Les sources partiales et partielles n’en permettent pas moins de retrouver une grande hétérogénéité de parcours, mais aussi en filigrane les violences du quotidien dont elles sont victimes. De nombreux portraits permettent d’incarner ce récit et participent à la pleine compréhension de ce travail.  Les statuts diffèrent entre la Lombardie et l’Empire byzantin, par exemple, et montrent de nombreuses spécificités régionales. L’historienne soulève également des champs en plein renouvellement, comme la place des femmes à la guerre sur laquelle, bien que marginale, nous pourrions apprendre des éléments dans les années à venir grâce à l’archéologie.

Nonfiction.fr : Dans votre ouvrage, vous explorez la vie des femmes du VIe au XIe siècle, car vous considérez cette période comme le «  parent pauvre  » des études sur les femmes au Moyen Âge.  Comment expliquez-vous cette lacune ? S’agit-il d’un choix des historiens et historiennes ou d’un manque de sources ?

Justine Audebrand : À vrai dire, ce n’est pas vraiment « le parent pauvre » des études sur les femmes en tant que tel : il y a de très nombreuses recherches menées sur le sujet depuis les années 1990, en particulier par Régine Le Jan et Geneviève Bührer-Thierry, ainsi que les personnes qui ont fait leur thèse avec elles (et je m’inclus dedans !). En revanche, ce qui est vrai, c’est que cette période est moins bien connue du grand public et que beaucoup de livres étiquetés « les femmes au Moyen Âge » portent en réalité sur les XIIe-XVe siècle, sur la fin du Moyen Âge donc. Or le Moyen Âge est une période de mille ans et couvre un très vaste espace : la vie d’une paysanne du XVe siècle est différente de celle d’une paysanne du VIsiècle – et c’est bien sûr la même chose pour les hommes. Il y a de très bonnes synthèses pour la fin du Moyen Âge – je pense au manuel de Didier Lett, Hommes et femmes du Moyen Âge – mais c’est vrai que cela manquait pour le haut Moyen Âge, et j’ai plusieurs fois été embêtée quand des étudiants me demandaient des références sur le sujet… C’est un peu ce qui m’a poussée à écrire ce livre : il y avait de très bons travaux scientifiques, qui rendaient possible l’écriture d’une synthèse.

Évidemment, il y a moins de sources, et elles sont moins variées, dans les premiers siècles du Moyen Âge qu’à la fin. Un simple exemple : il n’y a presque pas de sources judiciaires dans la période que j’étudie, ce qui empêche de saisir un ensemble de mécaniques de conflit et de justice. Mais les spécialistes du haut Moyen Âge ont l’habitude ! Nous faisons feu de tout bois, et cela explique que, dans le livre, on trouve aussi bien des sources hagiographiques (la vie des saints et saintes) que des chartes. Je dois dire aussi que c’est comme cela que j’ai été formée : le croisement de tous les types de sources est à la base de mes travaux de thèse sur les frères et sœurs aussi.

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