Pendant des décennies, la médecine a servi à rendre les femmes plus « gérables » : hystérie, lobotomies, thérapies de conversion des désirs. Aujourd’hui, ces mêmes logiques se rejouent dans les algorithmes d’IA médicale. Reste une question brutale : qui la médecine protège-t-elle vraiment ?
Quand on opérait les femmes pour les rendre supportables
84% des lobotomies pratiquées en France, en Belgique et en Suisse entre 1935 et 1985 ont concerné des femmes.
Cette disproportion n’est pas un détail. Elle suggère que la lobotomie n’a pas seulement été utilisée comme technique psychiatrique, mais aussi comme réponse sociale à des comportements féminins jugés ingérables, excessifs ou inadaptés. La médecine ne fait pas qu’identifier des souffrances ; elle peut aussi classer, hiérarchiser et corriger des existences qui dérangent l’ordre dominant.
L’histoire de la lobotomie ne commence pourtant pas avec le cerveau. Elle s’inscrit dans une généalogie plus ancienne, où les corps féminins sont pensés comme instables, excessifs et disponibles pour des expérimentations thérapeutiques lourdes.
De l’hystérie à la pathologisation du féminin
Le mot hystérie dérive du grec hystera, l’utérus, et a longtemps servi à relier les troubles psychiques supposés des femmes à leur anatomie reproductive. Même lorsque la médecine du XIXe siècle abandonne la théorie de l’utérus errant, elle conserve l’idée d’une vulnérabilité féminine intrinsèque, à la fois nerveuse, morale et sexuelle.
Avec les Études sur l’hystérie de Breuer et Freud en 1895, l’hystérie devient une catégorie cardinale de la clinique moderne. Mais cette formalisation scientifique ne rompt pas avec les normes de genre de son temps : elle les reconfigure dans un langage savant, en transformant des souffrances, des résistances et parfois des refus de l’ordre conjugal en symptômes individuels.
Les patientes de la Salpêtrière ont souvent été observées, photographiées, démontrées, classées. Leur expérience devient un matériau pour la science plus qu’un savoir sur les violences sociales qui traversent leurs vies. L’hystérie fonctionne ainsi comme une technologie de traduction : ce qui pourrait être lu comme oppression ou conflit devient un problème médical situé dans le corps ou dans le psychisme des femmes.






