Marie-Claire Daveluy (1880-1968) : une historienne féministe avant la lettre

Beaucoup de Québécois qui ont changé le cours de l’histoire restent méconnus. Dialogue s’attarde à l’occasion à une personnalité qui a façonné le Québec. Aujourd’hui, nous braquons les projecteurs sur Marie-Claire Daveluy, qui a jeté les fondations du féminisme au Québec.

En 1958, la journaliste Germaine Bernier demandait aux lecteurs du Devoir : « Réalise‑t‑on vraiment tout ce que Marie‑Claire Daveluy a accompli chez nous pour la promotion des femmes […] en ouvrant aux chercheuses en herbe la grande voie de l’histoire ? » Cette interrogation demeure étonnamment actuelle. Aujourd’hui, le nom de Marie‑Claire Daveluy a presque disparu de notre mémoire collective, malgré l’importance de son apport à la culture et au progrès des femmes.

Quelques personnes se rappellent peut-être encore Perrine et Charlot, les attachants héros de ses livres pour enfants qui ont jadis connu un immense succès. Mais la majorité ignore tout de son travail d’historienne, de son engagement féministe et de son rôle de pionnière dans le développement des bibliothèques et la promotion de la lecture.

Née en 1880 dans une famille de la bourgeoisie montréalaise, Marie‑Claire Daveluy fait d’excellentes études au couvent d’Hochelaga. Devenue jeune adulte, et encore célibataire, elle doit subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de ses parents frappés par un revers de fortune. Après quelques années comme secrétaire, elle entre en 1917 à la toute nouvelle Bibliothèque de la Ville de Montréal, où elle fera une carrière remarquable pendant 27 ans.

Constatant le manque de formation en langue française dans le domaine, elle joue un rôle clé dans la création, en 1937, de l’École des bibliothécaires – l’ancêtre de l’actuelle École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) de l’Université de Montréal.

Marie‑Claire Daveluy est aussi une femme de causes. Dès les années 1910, elle milite au sein de la Fédération nationale Saint‑Jean‑Baptiste, première organisation féministe canadienne‑française, et collabore activement à sa revue La Bonne Parole. Elle fait partie des rares femmes qui osent défendre publiquement le droit de vote féminin.

Cette prise de position lui coûtera cher : à la sortie de son premier livre, L’Orphelinat catholique de Montréal (1919), le directeur de la Revue dominicaine refuse d’en parler tant qu’elle n’aura pas « abjuré cette doctrine dangereuse et antichrétienne du suffragisme ». Dans le Québec de l’époque, être suffragiste reste mal vu – le cardinal Bégin affirmait encore en 1923 que « l’entrée des femmes dans la politique, même par le seul suffrage, serait un malheur ».

Une première historienne laïque au Québec

C’est à travers ses travaux d’historienne que Marie-Claire Daveluy contribue le mieux à la mise en valeur de l’agir féminin au sein de la société canadienne-française. Son œuvre écrite dans ce domaine s’étend sur une cinquantaine d’années. Les héroïnes de la Nouvelle-France y ont surtout la vedette : Jeanne Mance, Marie Rollet, Madeleine de Chauvigny de la Peltrie et Marguerite Bourgeois, par exemple. Éclairer le rôle des femmes dans l’histoire, les faire sortir de l’oubli est une sorte de mission pour elle. Son travail de recherche le plus important est, sans aucun doute, sa biographie de Jeanne Mance qui lui valut le prix Athanase-David ainsi qu’un prix de l’Académie française en 1934.

Dans les années 1920, alors que l’on multiplie les monuments à la gloire des héros nationaux, Marie‑Claire Daveluy s’interroge sur la place accordée aux femmes dans l’espace public. Consternée par leur quasi‑absence dans la commémoration urbaine, elle se lance avec passion dans l’organisation d’une cérémonie annuelle consacrée à Jeanne Mance, qu’elle considère – bien avant qu’on ne l’admette officiellement en 2012 – comme la cofondatrice de Montréal.

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